Ambiance musicale : Time – Hans Zimmer

Ce matin, mon ambition était de partir de Punta Arenas pour rejoindre Puerto Natales, deux cent cinquante kilomètres plus loin, au nord, dans la province de Última Esperanza. En pleine confiance après mon séjour néo-zélandais, j’ai décidé de parcourir le chemin en autostop, afin de tester son fonctionnement ici, que ce soit sa réussite (ou non) et aussi pour avoir mes premières rencontres routières.

Mais avant cela, il fallait sortir de la ville : j’ai donc fini par trouver mon premier colectivo, ce moyen de transport très usité dans toute l’Amérique du Sud, pour m’y rendre. Apparemment, il n’y a pas un seul endroit où il revêt la même forme. Ici, c’est une voiture tout à fait analogue aux taxis, si ce n’est qu’elle effectue un trajet défini et ramasse et dépose les passagers à peu près à chaque coin de rue possible.

Une minute après avoir déposé mon sac à l’endroit adéquat, une voiture m’a ramassé pour me déposer à la hauteur de l’aéroport : une belle entrée en matière ! La suite, malgré l’endroit que je n’imaginais pas idéal, au bord d’une grande ligne droite de route nationale, fut tout aussi simple : la voiture qui venait de s’arrêter allait au même endroit que moi.

Ainsi ont démarré plus de deux heures et demie d’échanges, ou plutôt, devrais-je dire, de leçon. Il était le professeur et j’étais l’élève. Architecte de profession, Osvaldo se rendait au parc national Torres del Paine pour superviser des travaux.

Devant mon manque manifeste de vocabulaire espagnol, mais ma curiosité réelle et une compréhension facilitée par son débit de parole adapté, nous avons passé en revue de nombreux sujets, qu’ils concernent l’histoire (première fois que j’entendais parler ici d’Allende et de Pinochet, ou d’un sujet polémique comme la région d’Antofagasta, gagnée militairement au dépend de la Bolivie, la privant par conséquent d’un accès à la mer), la géographie environnante, la nature, la corruption, la politique (et l’alternance locale entre Bachelet et Piñera) et bien d’autres.

Sur la Ruta del fin del mundo, la pampa s’étendait à perte de vue. Cette nouvelle végétation pour moi, faite de plantes vivaces résistant au froid et au grand vent patagonien, abritait quelques animaux et j’ai pu observer pour la première fois des nandous, sorte d’autruches, un guanaco (ascendant sauvage du lama) et des flamands roses. Les estancias, grandes fermes vivant autrefois en autarcie, complétaient le tableau.

A notre arrivée, mon conducteur ne s’est pas contenté de me laisser sur le bord de la route mais m’a aussi fait visiter Puerto Natales et m’a laissé toutes ses bonnes adresses. Après l’avoir chaleureusement remercié pour tout ce qu’il m’avait offert, j’ai pris mon sac et cherché une auberge, lessivé par l’attention nécessaire pour un entretien en tête-à-tête de cette qualité.

Dans cette dernière, toujours sur le format d’une grande maison partagée où la cuisine est mise à disposition et où l’isolation n’est pas le sujet principal, régnait un joyeux brouhaha : les sons de la télévision, de la radio, des vidéos personnelles ou des musiques écoutées sans écouteurs se superposaient. Cela semblait la règle : convivialité et partage. Autant l’embrasser ! Voici le vrai côté social, pas celui des réseaux du même nom.

Arrivé ici avec toujours aussi peu de préparation (juste assez pour savoir que la période était propice au trek, juste après le pic de la période touristique, et que je voulais parcourir le circuit Macizo Paine Grande, la grande boucle surnommée « O »), je me suis lancé pour la réservation des sites de camping.

Ce qui part d’une bonne intention, c’est-à-dire conserver le parc et limiter le nombre de marcheurs présents en même temps sur les lieux de campement, s’est très vite transformé en casse-tête, à cause d’une organisation douteuse à mon goût. Fini le temps où ce parc naturel était une étape incontournable de tous les voyageurs en tour du monde mais gardait des proportions gérables.

De très nombreux touristes, rompus à la marche ou simples débutants, viennent maintenant se frotter à l’exigence des deux circuits possibles et il n’y a pas moins de trois agences à consulter, deux privées et une publique, pour arriver à boucler ses réservations. Inutile de penser commencer le trek sans ces dernières : les garde-parcs de la CONAF se sont transformés en policiers de la réservation, bloquant l’accès en cas de défaut.

Bien sûr, ces agences privées préfèrent mettre en avant des tours tout inclus prévoyant huit jours avec guide, nuit dans des chalets et nourriture intégrée pour la modique somme de mille cinq cent dollars, pour un premier prix. Les puristes apprécieront l’option de recourir à des porteurs, faisant exploser la note. Sinon, elles n’hésitent pas à déclarer des campements non disponibles pour suggérer des nuits bien plus chères en gîte.

C’est un fait : Les Torres del Paine sont devenues une machine à fric, et les agences, usant de leur hégémonie, s’offrent même le luxe de fermer en fin de semaine. De façon un peu trop ostentatoire, les simples voyageurs voulant dormir en tente et réaliser le parcours en autonomie ne sont plus les bienvenus, à un tel point que j’ai failli me raviser après mon échec du samedi matin. Le trekking n’implique pas, selon moi, de vider son portefeuille et doit rester quelque chose d’orienté sur la nature.

J’ai donc étudié toutes les possibilités de combinaisons économiques, de lieu de départ et de disponibilité selon les jours (non disponibles sur les sites internet) et façonné trois options. Le lundi allait être le jour de vérité : ce serait un go ou no-go.

En attendant, et pour se détendre, nous avons regardé, avec Benoît, un match de Ligue des Champions impliquant Paris-Saint-Germain et Real Madrid (en direct et donc en milieu d’après-midi) puis sommes allés à la primera fiesta del Calafate, soirée locale où la star des alcools servis était le terremoto (tremblement de terre), cocktail à base de vin blanc doux, de glace d’ananas et de sirop de grenadine et mûre.

Au passage, on connait très peu cette caractéristique, vu de France, et on l’attribue plutôt au Japon ou à la Californie. Mais le Chili, dans une zone de convergence de plaques tectoniques (celle océanique de Nazca et celle continentale sud-américaine), est en fait une des zones les plus sismiques du monde. Les habitants y sont régulièrement confrontés (pas seulement à travers la boisson !), les habitations résistent à des très hauts niveaux de secousses et le tremblement de terre de Valdivia, en 1960, fut le plus fort jamais enregistré, avec 9,5 de magnitude.

Autant de sucre dans un verre d’un demi-litre cachait néanmoins une bonne dose d’alcool, et certains n’ont pas eu besoin de commander une replica (réplique, deuxième verre) ou un tsunami (troisième) pour montrer une grande perte d’inhibitions ou d’équilibre !

Pas complètement désespéré, mais plein de lucidité, je me suis mis en marche en ce début de semaine. Après quelques allers-retours entre les deux agences, j’ai finalement réussi mon pari. J’allais partir le lendemain, ce qui impliquait de gérer un certain nombre de choses, comme le bus pour y aller, le ferry qui partirait une dizaine de jours plus tard et les courses de nourriture ou de dernière minute pour l’équipement.

Finalement, j’allais partir pour sept jours (au lieu des huit recommandés). Il me semblait possible de le faire sans me mettre dans une situation compliquée, mais cela impliquait un peu de chance ou de négociation. Je verrai bien… Fin prêt à en découdre! J’en oubliais presque le défi physique et l’appréhension face à un tel challenge d’autonomie, jamais réalisé auparavant. J’avais confiance dans ma préparation très précise, quant au matériel ou aux denrées nécessaires.

Le sac bien lesté, j’ai rejoint le point de départ (l’entrée Laguna Amarga) et goûté, une fois de plus, aux tarifs pour les étrangers. Comme pour les hébergements, les locaux payaient des sommes bien plus économiques. Mais ce fut aussi la première fois où j’ai pu admirer les fameuses tours, après l’entrevue dans l’avion.

On m’avait tant vanté la Patagonie chilienne quand j’étais de l’autre côté de la frontière, cinq ans plus tôt, et la comparaison allait finalement pouvoir avoir lieu… Autre élément : on m’avait prévenu qu’ici, je pouvais avoir les quatre saisons en une journée, j’allais donc découvrir ce que cette expression recouvrait…

La première journée a été plutôt grise mais calme. Mon seul but étant de rejoindre le camping des Torres puis de monter jusqu’au mirador, j’ai parcouru le chemin à pied, même si une navette faisait l’aller/retour. Le trek commençait à la porte d’entrée pour moi, contrairement à la quasi-totalité des visiteurs, dont certains s’élançaient sur le circuit « W » et avaient moins de temps.

Après le déjeuner, j’ai entrepris l’ascension, très excité à l’idée de rencontrer ces monuments de granite. Malgré une météo qui ne rendait pas justice aux lieux, mais qui lui donnait un aspect mystérieux et très différent des cartes postales, l’ensemble était très impressionnant.

Peu avant de m’en aller, une discussion avec un garde-parc a éveillé mon attention : il parait que ce lieu est magique au lever de soleil, quand ce dernier décide de se montrer. C’était donc un pari à faire, incluant de partir en pleine nuit du camping, de dérouler les quelques trois heures de marche pour monter et de croiser les doigts.

Je laissais l’idée faire son chemin lors de la descente, et après une bonne douche et un premier et solide repas dans ma popote, j’ai réglé l’alarme pour trois heures du matin. Pour voir…

Au moment de vérité, et mis en doute par le bruit de quelques gouttes, j’ai quand même ouvert la tente, pour découvrir une belle voûte étoilée au-dessus de moi. Malgré la fatigue, l’occasion était trop belle. C’est donc armé de ma frontale et dans un rythme que seule la nuit me permet d’atteindre, sans sensation de fatigue et encouragé par les étoiles, que j’ai rejoint le même endroit que quelques heures plus tôt. Je n’étais pas le seul doux rêveur dans cette entreprise, mais j’étais le premier.

Le lever de soleil sur les tours s’est révélé magnifique, et j’ai pu savourer la chance que j’avais. Je savais que je tenais là un des moments forts du trek, en ayant tout juste commencé. Ces conditions n’étaient pas arrivées depuis deux semaines, m’a-t-on dit plus tard. J’étais frigorifié, en attendant que le soleil veuille bien m’atteindre plus tard, mais le petit-déjeuner était avec vue et je me souviendrai longtemps du goût qu’ont eu les céréales ce matin-là…

C’est avec un vent impressionnant (ou tout du moins, je le pensais encore à ce moment) que j’ai rejoint le camping, pour une sieste méritée avant de m’élancer pour celui de Seron. L’excès de chance du matin devant bien être compensé à un moment ou un autre, la pluie m’a rejoint sur le chemin, avec un vent tempétueux qui pouvait vraiment déséquilibrer.

Cela faisait donc trois saisons en un jour, pour le deuxième sur le tour, et ces éléments (soleil, vent, froid) se sont avérés intenses pour la peau. L’ambiance fraiche et humide des lieux a été contrebalancée par la connaissance de plusieurs randonneurs sous la tente, à la chaleur de nos réchauds à gaz. Nous allions tous dans le même sens, et faisions plus ou moins les mêmes étapes : nous allions nous recroiser.

Avec un beau soleil du matin, sous la tente, j’avais plus confiance dans la journée à venir. Pour rejoindre le campement de Dickson, j’ai commencé par traverser de grandes plaines dorées, tout le long de la rivière Paine, avant de passer près du lac du même nom, où la carte prévenait de vents forts.

Et ces derniers furent à la hauteur de leur réputation : au gré des montées et des descentes sur les vallons, il était impératif de marcher en oblique pour garder l’équilibre et garder une attention de tous les instants. Alliés au poids du sac à dos, il était extrêmement difficile d’évoluer et j’étais décontenancé par la violence des rafales.

Après avoir passé un autre contrôle de la CONAF, où une fille s’est vue refuser l’accès pour un problème de réservations, j’ai continué en pleine direction des montagnes, dont certaines étaient légèrement saupoudrées de neige, et où des nuages menaçants semblaient vouloir s’établir.

On pouvait quand même apercevoir un bout de glacier au milieu. Puis le ciel s’est véritablement découvert, offrant une belle fin de journée au bord du lac Dickson, pour profiter des lieux et discuter avec quelques trekkeurs. Comme sur le drapeau de la région de Magallanes et de l’Antarctique chilien, la Croix du Sud était extrêmement visible et reconnaissable, rappelant la Grande Ourse par son identité, au côté d’une pleine lune des grands soirs.

J’en ai profité pour apprendre que les cris des oiseaux que nous entendions annonçaient la pluie. Je préférais ne pas y croire et m’endormir avec ce beau dicton, qui allait fortement résonner un peu plus tard, et durant tout mon trajet en Amérique du Sud :

“Quien se apura en la Patagonia pierde el tiempo”

(Qui se dépêche en Patagonie perd son temps)

La nuit fut agitée mais le ciel s’embrasa juste avant le lever du soleil. Ensuite, les arcs-en-ciel ont pris le relais. J’avais l’impression que cette journée était de mon côté, et j’en avais besoin : c’est aujourd’hui que j’allais tenter de passer le prochain camping des Perros pour atteindre celui d’El Paso, qui devait me permettre de mieux répartir l’effort pour rejoindre ensuite celui de Paine Grande sans m’arrêter à celui de Grey. C’était le prix de la solution que j’avais trouvée pour arriver à partir sur le circuit, avec les contraintes de réservations.

Il s’est trouvé qu’une force supérieure en avait décidé autrement. De petites ondées ont rapidement vu le jour, en même temps que les montagnes vers lesquelles je progressais devenaient relativement inquiétantes, avec beaucoup de brume et de nuages bas. Après la pampa des deux premiers jours, j’étais maintenant dans les sous-bois (et avec leurs amis les moustiques). Finalement, la pluie a arrêté de se retenir pour commencer à arroser toute cette partie du massif.

Après un bref arrêt aux Perros pour manger et essayer de négocier avec les garde-parcs, et avoir ajusté l’indispensable poncho, je me suis élancé quand même pour dépasser le Paso John Garner à mille deux cent mètres de dénivelé. Malgré mon envie et ma discrétion, j’ai rapidement été stoppé dans mon entreprise, après avoir cru échapper à leur vigilance. Bien qu’il s’agissait d’un vide total de sens (puisque j’avais le temps de rejoindre le camping en sécurité, qu’il y avait de la place et que ça me permettait de mieux découper le trajet), le garde-parc n’avait qu’un mot à la bouche : réservation.

J’étais amer devant autant de bêtise et de comportement irrationnel. J’aurais pu comprendre qu’on me mette en avant le temps, la météo, le risque mais le seul argument massue, c’était la réservation (ou son manque, en l’occurrence). J’étais donc assigné à résidence, au fur et à mesure que les autres trekkeurs arrivaient, trempés. Chacun a commencé à se faire une petite place dans le refuge, et ça a donc été repos forcé, sous une pluie qui ne voulait pas s’arrêter.

Tout le monde espérait une accalmie, pour monter la tente, mais il n’en a rien été. Temps d’automne. Le défi a réellement été de tout replier le matin, avant que le jour ne se lève, alors que les précipitations redoublaient encore. Elles n’avaient pas cessé.

Equipé de ma lampe frontale et de mon poncho, j’étais cette fois prêt à passer le col. Un défi physique m’attendait : la carte du parc, où les distances étaient données en heures, m’annonçait quatorze heures et demie de trajet. J’avais un rendez-vous avec moi-même, et il allait devoir se réaliser avec les pieds mouillés ! Les sous-bois étaient une véritable marre…

Parti parmi les premiers, j’ai rapidement doublé ceux qui me précédaient pour monter droit en direction du brouillard, accompagné par une Autrichienne. Arrivé au col, ce n’était plus de la pluie mais de la neige qui tombait, et les températures allaient de pair. Temps d’hiver. Nous nous sommes séparés au sommet, juste avant que je n’aperçoive pour la première fois le glacier Grey. Bien que la vue était encore bien bouchée, je sentais le potentiel…

Après avoir passé le camping de Paso (et lâché prise sur l’ineptie de la veille), et au fur et à mesure que je descendais en parallèle du glacier, sur une longue distance, le ciel s’est progressivement dégagé, entrecoupé de passages de nuages, donnant l’accès à des images de la nature d’une rare beauté. C’était le deuxième moment fort du trek, j’en avais bien conscience.

D’ailleurs, et même si je ne devais pas trainer, j’ai tout de même pris le temps d’une confortable pause au mirador, d’une part pour déjeuner mais aussi pour profiter de cette vue exceptionnelle, avec ce soleil d’été. A ce moment-là, j’ai essayé d’enregistrer précisément cet environnement et d’immortaliser ce moment, pour m’en souvenir bien plus tard, quand le cadre de déjeuners serait moins enchanteur.

J’avais évalué à trois heures le temps qu’il me restait pour atteindre Paine Grande, il était temps de repartir. Accompagné au bruit du pic vert à tête rouge, j’ai traversé toute cette zone qui parait être la plus touchée par les incendies qui ont ravagé le parc ces dernières années, en 2005 et en 2011, avec dans les deux cas, des négligences de touristes ayant mené aux drames et plus de dix-sept mille hectares de forêt détruits. Associé au vent, le climat a tourné au printemps.

Après un peu plus de neuf heures d’efforts à avoir passé en revue les quatre saisons avec les pieds trempés, la nuit à Paine Grande s’annonçait salvatrice. Je revenais dans le coin touristique du parc, sur le circuit « W » et retrouvais donc de grandes installations pour manger, se laver et même profiter d’internet (à un tarif prohibitif).

Ce qui m’a marqué, c’était un vent d’une violence incroyable. Tel le roseau de La Fontaine, ma tente s’est pliée dans tous les sens mais ne s’est pas rompue. C’est même devenu plus tard un élément comique de comparaison de tentes, comme un label dont j’étais fier : « Quechua, vingt euros et elle a résisté à Torres del Paine ! ». En revanche, j’ai dû dire adieu à une de mes semelles, emportée dans la nuit.

Avec le corps encore légèrement émoussé, je suis reparti le lendemain, par grand vent froid et vue grisée. Lassé par les contrôles de garde-parcs concernant les horaires et les réservations, j’ai dû mentir pour continuer mon chemin tranquillement. Je n’avais pas de place pour le soir à venir et ai donc déclaré vouloir sortir par le point d’entrée que j’avais emprunté. Cela correspondait à une sacrée journée mais restait jouable au vu de l’heure qu’il était.

Dans la réalité, j’avais bien prévu de remonter l’axe du centre du « W », la vallée del Francés, et de dormir à son pied, dans le campement Italiano, gratuit, pris d’assaut selon le site de réservation mais très peu occupé selon des sources de voyageurs.

Les contrastes autour du lac Pehoé étaient saisissants, avec le bleu turquoise de l’eau, le vert de la végétation robuste et le jaune des herbes hautes, mais ceux du reste du chemin allaient tourner autour du gris, qu’il vienne du ciel ou de l’écorce des arbres autrefois brûlés. Profitant de l’espoir fourni par quelques rayons de soleil, et de la confusion née d’un attroupement à l’accueil du camping, je me suis installé sans dire mots et sans gêner personne.

Le temps pressait car les tronçons ferment après une certaine heure, aussi j’ai directement enchainé avec l’ascension jusqu’au Mirador Británico. Deux heures après avoir avalé les raisons secs et cacahuètes nécessaires pour ne pas flancher, j’ai atteint ma terrasse de déjeuner, encaissée et entourée de toutes parts. J’étais proche des Cuernos, pour un nouveau et dernier temps fort lors d’une éclaircie.

Je suis rentré au camping avec une petite incertitude, ne sachant pas si la supercherie avait été repérée. Mais il n’en fut rien. Ce fut une nuit de vent et de pluie, à l’abri des arbres, où j’ai répété pour la dernière fois mes habitudes de camping.

Le matin, après avoir remballé mes affaires et remercié chaleureusement les garde-parcs du bivouac (dans ma tête…), je me suis mis en route pour la dernière étape, celle du retour à la civilisation. Malgré les encouragements des arcs-en-ciel, je sentais mon corps qui commençait à fatiguer, et le fait que la fin soit relativement proche amplifiait cet effet.

Après avoir contourné les derniers sommets, le chemin s’est aplani mais le vent n’a pas cessé. Ce dernier m’a véritablement accompagné, ou plutôt chahuté, sur tout le chemin, apportant toutes sortes de nouvelles ambiances.

Finalement, la ligne d’arrivée fut franchie, parallèlement à quelques gauchos de retour d’un refuge.

Une navette et un bus plus tard, j’ai retrouvé Puerto Natales et l’auberge qui avait été le théâtre de ma préparation pour le trek. A ma grande satisfaction, le plan s’était déroulé à merveille, tant sur le parcours, que les vivres ou l’équipement. Ce que je n’aurais pas imaginé accomplir, seul, quelques mois seulement auparavant, était devenu quelque chose à ma portée, en utilisant les bons ingrédients.

Pour conclure cette expérience et faire un clin d’œil à mon chauffeur Osvaldo (avec qui je venais de partager mes photos et qui m’avait parlé de ce plat typique), je suis allé déguster un asado de cordero, sorte de barbecue d’agneau où la viande cuit très lentement, jusqu’à être confite. Ce fut un régal pour les papilles, après des jours de nourriture beaucoup plus simple, et un plaisir de retrouver le confort de manger assis et au chaud !