Ambiance cinématographique : Gandhi – Richard Attenborough

A un peu moins de quatre heures du matin, le réveil a sonné et je l’ai éteint aussi rapidement que possible pour ne pas réveiller mes sept colocataires de dortoir. Le sac a été rapidement ficelé et me voilà en train de descendre la butte de Bhagsu, à la recherche de mon taxi réservé la veille.

Une fois à bord, nous avons parcouru les nombreux virages qui nous séparaient de la gare routière de Dharamsala, dans un calme encore plus prenant qu’à l’accoutumée. Ceux-ci sonnaient la fin de beaucoup de choses et un nouveau départ en solitaire.

Nouveau départ qui m’a causé une belle frayeur, quand j’ai entendu dire que le bus pour Amritsar était celui qui venait de quitter son emplacement. Après un cent mètres quasi-olympique et très matinal pour le rattraper, on m’a expliqué que le mien, le bus public, partirait dans vingt minutes et que je n’étais pas attendu dans ce premier bus.

Après une belle sieste pour me remettre de mes émotions, et un trajet bien au chaud, tant par le fait qu’on retrouvait les plaines que par celui qu’on était tous entassés, j’ai atteint la ville sacrée aux yeux des Sikhs, lieu de pèlerinage où il convient de se rendre au moins une fois par an.

Certains des piliers de cette religion sont l’hospitalité et la charité. Ils se traduisent ici par un accueil systématique des pèlerins, et de façon plus large, des visiteurs, que ce soit pour l’hébergement ou la nourriture. Tout le monde, du plus pauvre au millionnaire, peut profiter des installations.

Quand je parle du logis, il s’agit d’espaces pour se coucher par terre, pour les plus indigents, ou de chambres très sommaires mises à disposition en l’échange d’un don bienvenu. C’est donc ainsi que j’ai pu m’installer dans le Sri Guru Ram Das Niwas, et trouver un pied à terre au plus près de l’expérience locale.

 

Le complexe entier fonctionne sur la base du volontariat et de très nombreuses personnes viennent donner de leur temps pour perpétuer les traditions. Je me suis aussi retrouvé à partager le langar avec la masse des gens. Une véritable institution et une énorme machine à faire tourner.

C’est l’une des plus grosses mega-kitchens du monde, servant vingt-quatre heures sur vingt-quatre des repas à plus de soixante-dix mille pèlerins par jour. Les chiffres donnent autant le tournis que la valse des thalis qui rejoignent la zone de vaisselle. D’ailleurs, cette dernière est effectuée en reprenant les prières diffusées par les nombreux haut-parleurs.

 

 

 

Il va de soi que je n’étais pas venu ici uniquement pour « profiter » de quelques repas et nuits gratuits. C’est le Temple d’Or et la découverte de cette religion, le sikhisme, qui m’avaient attiré jusque-là.

D’après une loi votée dans le Pendjab, un sikh ne doit pas se couper les cheveux, croire et suivre les enseignements des dix Gurus humains et du Guru intemporel, le Guru Granth Sahib. Afin de ranger leurs cheveux, mais également en signe de respect, les hommes portent un turban enroulé autour du crâne, d’une longueur de plusieurs mètres. Les barbes sont très souvent coiffées et tenues avec du gel. Les femmes portent un long voile, très souvent accordé avec leur tenue.

 

Je retins mon souffle au moment de me rendre au temple, tant j’imaginais le lieu grandiose. Je l’ai finalement trouvé beaucoup moins impressionnant qu’attendu, en termes de taille. C’est en revanche la configuration du lieu qui le rend si spécial.

Trônant au milieu d’un grand bassin, la « piscine de nectar », dont les eaux auraient des vertus pour la santé et où les sikhs viennent faire leurs ablutions ou prendre un bain, le Temple d’Or s’élève et réfléchit superbement dans les flots.

Dans un mélange de styles architecturaux hindou et musulman, il arbore un premier niveau de marbre blanc, orné de motifs en pierre dure (comme au Taj Mahal), tandis que le second niveau est intégralement constitué de panneaux en or et gravés, et surmonté d’un dôme de sept cent cinquante kilos d’or.

 

Il fallait respecter une certaine étiquette pour pouvoir accéder aux abords du site. Se couvrir la tête et marcher pieds nus n’étaient pas négociables. Quelques gardes s’occupaient de faire respecter ces règles simples, un grand poignard à la ceinture. De nombreuses personnes dormaient un peu partout, se protégeant du soleil oppressant.

 

Durant mon temps passé ici, j’ai eu énormément d’interactions avec les gens, et toutes les sollicitations étaient aimables. Serrer des mains, poser pour les autoportraits de nombreux jeunes, les prendre en photo pour la postérité : tout cela faisait partie de la panoplie de l’occidental de passage ici, un appareil photo dans les mains.

Ils ont été nombreux à se soucier de mon état d’esprit ici, de comment « je me sentais ». Je ne pouvais m’empêcher de répondre que tout allait pour le mieux… Ces discussions m’ont permis d’en savoir plus sur la population, en particulier que les mariages sont massivement arrangés dans tout le pays et que ce dernier baignait dans l’idée de « l’unité dans la diversité ».

 

Après avoir avalé une kulcha et quelques jalebis, je me suis dirigé vers le mémorial du Jallianwalla Bagh. En 1919, un épisode tragique de l’occupation britannique a eu lieu ici, quand l’officier Dyer a donné l’ordre d’ouvrir le feu sur une foule d’Indiens non armés. Ceux-ci s’étaient regroupés pacifiquement en réponse aux nouvelles mesures de l’Empire britannique, permettant d’emprisonner des personnes pour sédition sans procès préalable.

Officiellement, trois cent soixante-dix-neuf personnes ont perdu la vie et mille deux cents furent blessées. Cet évènement a aussi et surtout alimenté la volonté d’indépendance des Indes. Les trous par balle sont toujours visibles dans les murs de l’enceinte.

 

Suivant ma tentative infructueuse d’obtenir un billet de train tatkal, c’est-à-dire de dernière minute, en jouant des coudes au comptoir de réservation, je me suis rendu à la frontière indo-pakistanaise, près d’Attari, à vingt kilomètres de Lahore, où un « spectacle » se joue quotidiennement en fin de journée.

Une cérémonie est organisée pour la fermeture pour la nuit de la frontière, et elle met en scène des militaires, des deux côtés, qui réalisent diverses marches, se défient quelque peu, avant de finir par baisser les deux drapeaux, les plier et fermer les portails de chaque côté.

Tout est assez théâtralisé et les postures ne sont pas forcément des actes d’agression, malgré les relations tendues entre ces deux pays. C’est en revanche un grand défouloir nationaliste où l’on se pare, d’un côté et de l’autre, des couleurs du pays et où l’on entonne naturellement l’hymne national, dans une bataille de sonorisations. Cela constitue peut-être une des raisons pour lesquelles l’accès à cette zone est formellement déconseillé par le Ministère français des Affaires Étrangères.