Ambiance musicale : Jiya Dhadak Dhadak Jaye – Rahat Fateh Ali Khan

Après cette première expérience dans le nord de l’Inde, je me suis dirigé vers le Ladakh, à l’est de l’état de Jammu et Cachemire, et plus spécialement à Leh. En faisant ainsi, j’ai progressivement délaissé les terres musulmanes pour embrasser celles de la religion bouddhiste tibétaine.

Le Ladakh était un royaume avant d’être annexé par les maharadjas de Jammu. Aujourd’hui, c’est un havre de paix où les gompas (monastères bouddhistes tibétains) ont fleuri, perchés sur des pics abrupts, juste au-dessus des villes, et laissent flotter des drapeaux de prières jusqu’à leur base. D’innombrables moulins de prières, murs recouverts de mantras et stupas parachèvent le panorama.

En passant de Srinagar à Leh, j’ai aussi radicalement changé de géographie, doublant mon altitude pour atteindre plus de trois mille cinq cents mètres. La végétation a quasiment disparu au fur et à mesure de notre progression, dans la voiture partagée, et des différents points de contrôle établis par l’armée et la police.

Bien que le trajet prit la journée, il s’est passé sur des routes majoritairement très bien entretenues (d’aucuns affirment que c’est le cas pour que l’armée puisse intervenir rapidement en cas de tensions) par la Border Roads Organisation, et il était particulier de voir comment l’association rappelait les usagers de la route à la prudence.

Avec l’acronyme BRO en forme d’interjection, des sentences aux rimes acérées étaient diffusées tous les trois cents mètres et étaient malheureusement joyeusement ignorées par les conducteurs de voitures, au dam certain des chauffeurs de poids-lourds ou des moto-touristes indiens chevauchant leur Royal Enfield :

“Time is money but life is precious. Speed thrills but kills. Drive faster can cause disaster. It’s not a rally, enjoy the valley. Be gentle on my curves.”

 

Un autre facteur de distraction était bien entendu le paysage, ou plutôt les paysages. Nous avons passé à travers les montagnes environnantes, culminant à plus de cinq mille mètres, et derrière lesquelles se trouvait le Pakistan. Les routes très sinueuses se lançaient à perte de vue dans des visions désertiques, puis même lunaires, avant de nous ramener au fond d’un canyon, rendu dangereux par les chutes régulières de pierres. La fin du trajet s’est faite de nuit et donc avec l’avantage de cacher les dangers potentiels aux yeux novices.

 

En arrivant dans un endroit aussi élevé, il convient de s’assurer que l’on s’acclimate bien, la pression atmosphérique étant inférieure et les globules rouges en moins grand nombre. Aussi, les quelques visites qu’offrait le site ont ponctué mes premières journées.

Le Palais de Leh, bâtiment de neuf étages et siège de la royauté jusqu’en 1846, pourrait avoir servi d’inspiration pour le Palais du Potala de Lhassa, construit quelques années plus tard et dont la ressemblance saute aux yeux. Il est dominé par le fort de Tsemo, juste au-dessus.

 

Dans un style beaucoup plus récent, c’est le stupa Shanti qui surplombe la colline ouest de la ville. Une grande pureté se dégage de sa couleur blanche immaculée et de ses peintures l’entourant.

 

Une grande rue piétonne traverse le cœur et héberge toutes sortes de magasins, dont les fameux fruits secs et les châles en pashmina en provenance du Cachemire, des cafés-restaurants et des agences de voyages, toutes spécialisées dans les randonnées ou les excursions en jeeps partagées.

Une mosquée trône également fièrement et de nombreuses bannières rappellent l’importance du sacrifice, d’après certaines déclarations de hauts dignitaires. Quelques marchés tibétains complètent le tableau, vendant l‘artisanat créé par les réfugiés présents ici.

 

Après une concertation à l’auberge de jeunesse, nous sommes partis avec Jeremy, Yorán et Shabo pour la randonnée entre Spituk et Stok par nos propres moyens. Nous avons payé nos respects au monastère du point de départ, juste suspendu au-dessus de nos têtes, avant de nous enfoncer en auto-stop au bord d’un canyon surplombant l’Indus, la première partie étant majoritairement de la route.

 

Vint ensuite notre tour de produire notre effort. Nous avons marché la plupart du temps sur les bords de la rivière, pratiquement dans son lit, avec les montagnes enneigées au loin pour direction. Les buissons verts, jaunes, oranges donnaient un peu de couleur aux pentes rocheuses déjà plutôt arides. Nous avons atteint Rumbak à quatre mille trois cents mètres, où notre aide a été appréciée pour déplacer la batteuse à orge. La céréale est utilisée pour produire la tsampa, farine d’orge grillée servant de base à l’alimentation.

 

S’il n’a pas été simple de trouver le sommeil à cette altitude, malgré les épaisses couvertures réconfortantes, notre hôtesse s’assurait en revanche que nous ne manquions de rien à manger, ni à boire. J’ai encore le goût en bouche des nombreuses coupes de chai très sucré ou de thé au beurre (salé), auxquelles nous répondions « djoullé »

C’est donc plein d’énergie que nous avons attaqué notre deuxième journée, en direction du Stok La, col culminant à quatre mille neuf cents mètres. Il était en passe de devenir mon plus haut point jamais atteint, et il fallait vaincre ses pentes très raides pour y avoir accès.

Nous avons ponctué l’ascension de nombreuses pauses, que ce soit pour reprendre notre souffle au vu des efforts consentis ou des paysages offerts. Nous étions au milieu d’un désert minéral, abrupt, déchiqueté, où la nature ne laissait guère de place pour de la végétation, malgré l’immensité de l’endroit.

 

Le sommet était pur, majestueux et offrait un panorama d’un autre monde, impression accentuée par les jeux d’ombres des nuages. Sur notre descente, un troupeau de moutons bleus nous attendait et jouait les acrobates.

 

 

 

De retour à Leh, nous nous sommes lancés dans deux aventures à deux-roues bien différentes.

La première a consisté à louer pour quelques heures une Royal Enfield Classic ou une Bajaj Avenger, voulant imiter de nombreux Indiens qui parcourent les belles routes de l’état, en quête d’aventure. Aucun de nous n’avait vraiment pratiqué de moto avant, notre amateurisme était manifeste mais notre air résolu a suffi à convaincre le loueur, qui nous a regardés partir d’un air dépité.

Cela a été l’occasion de rendre visite à la gompa de Thiksey et de prendre un immense bol de liberté sur le chemin y menant. Chevaucher une moto, ici, sous ce soleil et dans ces paysages désertiques, avec l’air sec de cette altitude, m’a fait ressentir un profond bien-être.

 

La deuxième nous a emmené jusqu’au sommet du Khardung La, depuis lequel nous sommes « simplement » redescendus en vélo de montagne, la gravité exerçant ses lois. Les quarante kilomètres de descente, dont les quatorze premiers sur une piste poussiéreuse et très bosselée et les autres sur des lacets impossibles, nous ont rempli les yeux et profondément secoués.

 

Leh et toute cette région exerçaient sur nous une réelle attraction. Le lieu est pourtant objectivement difficile à vivre, les conditions sont rudes, entre l’altitude, le soleil, le froid, l’air sec de ce grand désert. Mais ces paysages et ces habitants du Ladakh savaient nous retenir. Malgré le départ de Jeremy et la nécessité d’un permis, nous avons opté pour prolonger notre exploration à trois, faisant de la vallée de la Noubra et du lac Pangong nos visites suivantes.

Nous avons gravi une deuxième fois le col de Khardung, avec cette fois l’idée de basculer de l’autre côté. Ce col est une grande fierté locale, les Indiens n’hésitant pas à le déclarer plus haute route carrossable du monde. L’altitude affichée est de cinq mille six cent deux mètres, même si d’autres mesures le considèrent deux cent cinquante mètres en-dessous et que certains remettent en cause ce classement.

Quoiqu’il en soit, nous étions là, l’oxygène manquait, le froid était saisissant et les paysages désertiques et saupoudrés de neige suffisaient amplement à notre bonheur.

 

 

Il était difficile de croire que l’on puisse trouver encore plus aride que la vallée de l’Indus, mais la vallée de la Noubra allait nous pousser plus loin que notre imagination. Ainsi, c’est au milieu de montagnes aux aspects lunaires que nous avons rejoint Hundur en fin de journée.

La route a progressivement emprunté un canyon, avant de rejoindre les bords de la rivière turquoise Shyok et d’arriver finalement aux fameuses dunes de sable, où des camélidés à deux bosses étaient chevauchés par de nombreux touristes nationaux, la fin du jour approchant.

 

Le lendemain a débuté par la visite du monastère de Diskit. Comme dans d’autres gompas, ses murs extérieurs d’un blanc intense contrastaient avec la profusion de couleurs de sa salle de prières, et le complexe épousait parfaitement la physionomie des lieux.

 

Pour continuer notre chemin, nous avons rebroussé celui de la veille pendant quelques kilomètres. Nous avons alterné l’absence de relief du fond de la vallée et les ondulations de la route à flancs de montagne. Les émotions étaient au rendez-vous, entre le turquoise et le gris, l’illusion de l’oasis et la réalité désertique des pans de montagne. Et comme cela ne suffisait pas pour la nature, elle a décidé de nous offrir ensuite de grands espaces de pelouse, un cours d’eau zigzagant au milieu.

 

Les quelques grains de sable qui s’étendaient à nouveau annonçaient notre arrivée prochaine au lac, et plus précisément à Spangmik. Le lac Pangong nous avait été vanté comme un incontournable du coin, pour sa couleur, sa grandeur (plus de cent trente kilomètres entre l’Inde et le Tibet, dont les deux tiers en territoire chinois) et sa sérénité.

Et bien, une fois à quatre mille deux cent cinquante mètres de hauteur, il a été difficile de ne pas se laisser enivrer par cette merveille. Nous n’avons pu résister ni à cette pureté, ni au nombre de nuances lacustres de bleu. Même la nuit voulait participer à ce grand étalage, et la voute céleste s’est laissée capturer, le temps de prises de vue glaciales.

 

 

Il était maintenant temps de rentrer et laisser notre cerveau digérer cet amas de paysages tous plus impressionnants les uns que les autres. Avec autant de matière, le fait d’emprunter la supposée deuxième plus haute route carrossable du monde avec le col Chang (quasiment cinq mille deux cent quatre-vingt-dix mètres) relevait presque du fait divers, tout comme les trois carcasses de camions en contrebas, qui avaient sans doute eu l’audace de penser que le bord de la route était suffisamment stabilisé.