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La frontière entre le Cambodge et le Laos : la corruption au grand jour

Ambiance cinématographique : Et pour quelques dollars de plus – Sergio Leone

Au moment du réveil pour cette dernière journée cambodgienne, je ne me doutais pas qu’elle serait aussi longue. Bien sûr, le trajet pour rejoindre la frontière était significatif et il fallait procéder aux formalités administratives « habituelles ».

Se voir signifier la sortie du premier pays par un coup de tampon, obtenir un visa à la frontière et acter l’entrée dans le second pays par un autre cachet daté. C’était sans compter sur la rencontre entre des agents récalcitrants et des voyageurs encore plus insoumis.

La route entre Sen Monorem et Ratanakiri étant toute neuve, changer de province n’a pas été un problème, pas plus que de changer de bus pour aller en direction de Stung Treng. Cette dernière joue le rôle de hub, véritable plaque tournante entre les bus venant du Laos au nord, de Siem Reap et Bangkok au sud-ouest, du Ratanakiri à l’est, ou encore allant à Phnom Penh au sud.

Qui dit lieu de connexion dit lieu d’attente. Il fallait que les derniers arrivés soient là pour que chacun trouve son nouveau véhicule et que des bus bondés reprennent leur route.

Nous nous sommes arrêtés deux heures après avoir redémarré, juste avant le poste frontière, dans un restaurant. Ici, on nous a fourni les documents à remplir pour pouvoir passer la frontière. Les services d’immigration auraient-ils délégué cette activité ?

Pas du tout, mais pour quarante dollars américains, on nous a proposé de passer la frontière sans soucis. J’étais surpris puisque le site officiel annonçait le même visa pour « seulement » trente. C’était l’incompréhension, ou plutôt, ce qui était annoncé par de nombreux blogs s’avérait exact : il y a le montant officiel, et tout ce que l’on laisse aux intermédiaires qui veulent généreusement nous aider.

Comme je suis un grand garçon, j’ai repris mes papiers, mon sac à dos, et nous sommes partis à pied, avec un petit groupe, à l’assaut de la frontière imprenable. Nous savions que ça ne se passerait pas facilement mais l’effet de groupe nous donnait des ailes, avec un couple d’Américains, un couple d’Anglais, un couple de Français, une Italienne et moi. Il était 16h15.

Nous avons tous tendu, les uns après les autres, notre passeport au premier « stand », avec une réponse identique : le coup de tampon se monnayait deux dollars. Entrer au Cambodge était donc possible mais il fallait graisser la patte de l’agent pour en sortir. Pour nous, il n’en était pas question. Nous gardions en tête que le revenu moyen mensuel était d’un peu plus de cent dollars, et que la position de l’officier ne lui octroyait pas le droit d’arnaquer les voyageurs de passage. Nous nous sommes donc installés tranquillement devant le guichet, répétant à l’envi que cette somme était illégale.

 

Pause toilettes, cigarettes pour d’autres, le temps s’écoulait tranquillement, et chacun réessayait de temps en temps, pour tenter le passage gratuit à nouveau. Au bout d’une heure et quart, le premier passeport a été tamponné et les autres ont suivi. Les dissidents : 1. L’agent d’immigration : 0. Première bataille, première victoire. Nous étions donc en zone internationale, ni au Cambodge, ni au Laos.

Aucun de nous n’avait demandé le visa à l’ambassade avant de passer la frontière : nous étions donc quittes pour arriver avec notre beau sourire et en faire la requête au guichet laotien. Mais ici aussi, on préférait les dollars. Il était plus de seize heures et il convenait de payer des heures supplémentaires aux braves agents administratifs.

Même cause, mêmes effets, avec tout de même une légère tension qui s’accumulait. L’agent aux nombreux bijoux dorés ignorait nos questions, montrant le panneau à répétition, quand certains d’entre nous sortaient les jeux de cartes, ou même le sac de couchage. Le mépris affiché de part et d’autre était très proche du manque de respect et très loin de l’attitude généralement recommandée pour passer les frontières avec brio.

 

Le bus étant habitué aux réfractaires, il nous a donné vingt minutes pour remplir les formalités et le rejoindre en territoire laotien, faute de quoi il nous laisserait ici et continuerait sa route pour Nakasang, dix-neuf kilomètres plus loin. La menace a été mise à exécution sans autre sommation, et nous ne l’avons jamais revu.

Il était presque 18h00 et le poste devait bientôt fermer ses portes. Pour le couple d’Américains, la résistance avait assez duré, et craignant de ne pas avoir de bus pour rejoindre l’île, ils ont décidé de payer, avant de se voir réclamer également un ou deux dollars au guichet d’entrée. Différentes personnes, différentes poches !

Pour moi, le temps jouait en notre faveur : nous ne pouvions rester dans cette situation et les autorités devraient nous laisser rentrer. Un dernier bus passa le contrôle, avec un intermédiaire réalisant les formalités pour tous les passagers. Les Américains ont donc chèrement monnayé leur place et se sont remis en route.

Les agents, qui voulaient aussi rentrer chez eux, commençaient à perdre patience devant notre impassibilité, alors qu’il est extrêmement mal vu de perdre la face dans ce pays. Les émotions doivent être contenues, la colère n’a pas sa place ici et provoque un lot de stress avec lequel on n’aime pas faire avec.

Autour de 18h30, ils ont finalement décidé de se mettre en mouvement, poussés par l’agent en charge du tampon d’entrée. Le visa en poche, il fallait encore avoir le tampon d’entrée dans le pays. Sans celui-ci, une copieuse amende pouvait nous attendre à la sortie du pays.

L’officier a tenté de demander son dollar, ce à quoi nous avons souri. Il a fini par tamponner chacun de nos passeports. Il m’a invité à ne jamais remettre les pieds à sa frontière, en m’affirmant qu’il se souviendrait de moi. Pour celui qui avait sorti son sac de couchage, il lui a carrément jeté à travers la fenêtre.

 

Nous sommes donc sortis gagnants dans l’affrontement avec l’administration de l’immigration, mais seuls, à pied, la nuit qui commençait à tomber et aucun hébergement dans les parages. Une victoire à la Pyrrhus !

Nous avons eu le temps de savourer notre aventure, en marchant dans le noir complet et sous un festival d’étoiles, pour relier le premier hébergement huit kilomètres plus loin. Nous n’avions pas rejoint l’une des 4000 îles ce soir, mais une sorte de satisfaction était bien présente et un groupe était né. Nous avons célébré au premier « restaurant » encore ouvert, avec de généreuses Beerlao, et des locaux chantant à tue-tête dans le micro du karaoké. Nous allions nous suivre et nous revoir à de nombreuses occasions au Laos.

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  1. Georges

    Bravo vous avez gagné 4$ et perdu l’argent du bus 😉

  2. Gerald

    Et donc vous avez marché 8 km ? Courageux

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